Une fois confronté à l'injustice, le gouffre qui sépare le monde tel qu'il est et tel qu'il devrait être devient alors incontournable. On passe de l'enfance à l'adolescence en confrontant les erreurs de nos parents, les problèmes profonds de notre société et en cherchant le rôle que l'on pourra y jouer. Nous avons alors trois manières de répondre au problème de l'injustice, chacune menant à une vision différente de ce que signifie "devenir adulte".
Une première réponse est de refuser l'existence même de l'injustice et penser que chacune et chacun mérite son sort. Devenir adulte, c'est donc de travailler dur pour atteindre ses ambitions, se surpasser soi-même et les autres. Cette vision donne le pouvoir à l'individu, le responsabilise et l'encourage à avancer vers l'avenir. Elle considère que ceux qui ont travaillé le plus durement sont ceux qui accomplissent les plus grands exploits et qui en méritent les plus grands privilèges.
Mais ce point de vue implique aussi que devenir adulte, c'est entrer dans l'arène de la vie, de percevoir les autres comme des concurrents a sa propre réussite. C'est considérer les sans-abris comme les perdants de cette guerre de tous contre tous, car ils n'étaient pas assez forts, ils ne se sont pas posé les bonnes questions, ils n'ont pas eu le courage de se lever le matin et d'affronter la vie. Quelque part, ils ne la méritent peut-être même pas. Sans forcément aller au bout de ce raisonnement inhumain, l'adulte qui porte cette vision individualiste se berce d'illusions et ignore celles et ceux qui ont contribué à sa réussite ou à son échec.
Une seconde réponse que l'on peut donner à ce problème de l'injustice est de la considérer comme insurmontable ou comme complètement indépendante de nos actions individuelles. Devenir adulte revient alors à accepter le monde tel qu'il est, à arracher son idéalisme enfantin pour vivre le moment sans se préoccuper de ce qui devrait être. Il faut frayer son petit trou pour tenter d'y vivre une existence paisible et apprécier les traditions et les institutions qui structurent nos vies.
Si cette réalité peut exister pour certains membres des classes moyennes et supérieure, elle reste néanmoins fragile. Pour la majorité, le rythme monotone et destructeur du monde du travail, la peur de sortir d'un moule qui ne correspond jamais tout à fait à personne et l'anxiété de perdre un confort si chèrement acquis mène à un profond pessimisme et à l'inaction. Quant à ceux qui n'ont pas le luxe de vivre une vie rangée, ils dédient toute leur énergie et leurs pensées pour espérer un jour l'atteindre.
Mais il existe une troisième réponse au problème de l'injustice. En effet le monde n'est ni méritocratique, ni immobile, ni construit par des individus isolés mais par les masses de femmes et d'hommes qui constituent la société humaine dans son ensemble. Que ce soit ceux qui programment nos jeux vidéo, cultivent notre nourriture, assemblent nos téléphones, nettoient nos bureaux, fabriquent nos vêtements, construisent nos logements, etc. Chacune et chacun pose sa pierre à l'édifice social et contribue à son élaboration. Aucun individu ne porte seul son avenir.
Devenir adulte c'est se défaire de ses illusions individualistes, s'évertuer à comprendre les mécanismes qui perpétuent les injustices, à développer des moyens d'action, à se rassembler pour agir collectivement et à participer à l'écriture de notre avenir commun, sans se bercer d'illusions et en sachant reconnaitre nos limites mais sans perdre de vue l'idéal que l'on se fixe. Il ne s'agit pas de se culpabiliser de ne pas en faire assez mais bien de lutter chaque jour selon ses moyens pour construire un monde plus juste. Devenir adulte c'est prendre ses responsabilité vis a vis de toutes celles et ceux avec qui nous collaborons directement ou indirectement dans la conception du monde de demain.